« De l’entrisme militaire » : les classes de défense, un nouveau terrain de débat au sein de l’école

Alors que l’école française traverse une période de mutations profondes, les classes de défense suscitent un nouvel éclairage sur les rapports entre éducation et forces armées. Ce dispositif, initié il y a plus de quinze ans et amplifié récemment, entend familiariser collégiens et lycéens avec les enjeux de la défense nationale, en proposant des parcours mêlant pédagogie civique, découvertes professionnelles et activités immersives au contact des militaires et des services comme les sapeurs-pompiers. Pourtant, derrière ce partenariat officiel entre ministère de l’Éducation nationale et ministère des Armées, ce sont bel et bien des tensions vives qui émergent dans le débat scolaire et politique. De nombreux enseignants et syndicats dénoncent un « entrisme militaire » croissant au sein des établissements, s’inquiétant d’une militarisation sourde mais tangible de l’enseignement civique. Ce « nouveau terrain de débat » interpelle sur les finalités réelles de ces classes de défense, suscitant des interrogations sur l’équilibre entre éducation citoyenne et propagande institutionnelle.

À Paris, dans le 9e arrondissement, les élèves de la classe de défense du lycée Jules-Ferry ont vécu récemment une expérience concrète qui illustre bien cette dynamique : immersion dans le quotidien des pompiers de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP), exercices physiques, apprentissage des gestes de premiers secours et découverte des protocoles militaires. De tels instants, valorisés par les autorités, sont autant d’occasions de resserrer les liens entre la jeunesse et l’armée, mais aussi de recruter de futurs engagés. Ainsi, en 2026, la question de la place des classes de défense dans le système éducatif reste au cœur d’un dialogue social tendu, entre défenseurs de la transmission de valeurs républicaines et critiques d’une « controverse éducative » en plein essor.

Au-delà de ces scènes parisiennes, ce dispositif a essaimé à travers tout le pays, gagnant des établissements variés, mais toujours sous le prisme d’un partenariat institutionnel étroit entre armée et école. Le protocole interministériel signé en 2016 entre le ministère de la Défense, l’Éducation nationale et d’autres acteurs gouvernementaux pose ainsi le cadre officiel, tout en laissant planer des doutes quant à l’objectif réel : une formation citoyenne renforcée ou une forme d’endoctrinement travestie ? Ces interrogations alimentent un débat plus large qui embrasse la nature même de l’enseignement civique en France aujourd’hui.

Classes de défense : entre immersion militaire et formation citoyenne, un dispositif controversé dans l’éducation

Les classes de défense et de sécurité globales (CDSG) s’inscrivent officiellement comme un moyen de sensibiliser les élèves aux notions de défense nationale et de citoyenneté. Initiées en 2005, elles ont été revisitées et étendues à partir des années 2020, s’appuyant sur une alliance entre plusieurs ministères. Leurs objectifs affichés reposent sur une meilleure connaissance des enjeux de sécurité, la transmission de la mémoire historique liée aux conflits, et l’apprentissage des gestes réflexes de secours. Ces classes offrent aussi un espace de découverte des métiers liés à la défense, comme celui des pompiers militaires, des gendarmes et des soldats.

Dans la pratique, le dispositif conjugue cours théoriques, visites de casernes, exercices physiques et ateliers pédagogiques directement animés par des personnels militaires. Par exemple, au lycée Jules-Ferry, les élèves de la 2nde 8 ont récemment participé à un programme comprenant une demi-journée à la caserne Blanche avec la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris. Ce moment fort se traduit par l’apprentissage des techniques de lutte contre l’incendie, des premiers secours, et des tests physiques, dont la « planche » pour évaluer la condition physique avant intervention.

Cependant, cette immersion reste source de débats intenses. Certains enseignants craignent que ces classes ne transforment l’école en un relais voilé des forces armées, alimentant un entrisme militaire dans des institutions traditionnelles d’éducation laïque. Ils soulignent un risque de biais dans l’enseignement civique, davantage orienté vers la valorisation de la défense militaire que vers la réflexion critique sur la paix, la diplomatie ou les droits humains. Ce positionnement fait l’objet d’une controverse éducative palpable dans de nombreuses académies, où des voix réclament un recul du dispositif voire son abandon.

Pourtant, plusieurs rapports institutionnels issus du ministère de la Défense saluent l’impact positif des classes de défense, soulignant leur rôle dans la lutte contre le décrochage scolaire et leur contribution à la formation citoyenne. Par exemple, le document officiel présentant l’impact et apports du dispositif met en avant la dimension éducative et pédagogique, ainsi que la cohérence avec les objectifs d’insertion professionnelle des jeunes. Des partenariats multiples, associant parfois d’autres organismes publics ou associatifs, complètent ces parcours pour équilibrer la dimension militaire par des éléments culturels ou historiques.

Débat scolaire : la place de la militarisation dans l’enseignement civique et les risques d’endoctrinement

Le développement des classes de défense a contribué à agiter un débat houleux au sein des milieux éducatifs. Plusieurs syndicats enseignants dénoncent une forme d’« entrisme militaire » dans l’école, assimilation à la montée d’une militarisation progressive de l’espace scolaire. Leur critique repose sur l’idée que ces dispositifs, par leur nature, bousculent le cadre traditionnel d’un enseignement civique centré sur des valeurs de liberté, démocratie, et pluralisme. Ils alertent sur le fait que ce partenariat entre armée et école déborde du strict cadre pédagogique pour devenir un outil de recrutement déguisé.

Cette controverse est étroitement liée à la tension politique autour de la politique scolaire. En 2026, dans un contexte où les questions d’identité nationale et de sécurité dominent le paysage médiatique et politique, l’administration semble encourager la présence accrue des militaires dans l’école comme réponse à une jeunesse jugée parfois désengagée. Or, cela soulève plusieurs dilemmes :

  • 🎯 Neutralité de l’école : l’institution scolaire est-elle encore un lieu neutre quand elle intègre des programmes partiellement conçus par l’armée ?
  • ⚖️ Objectivité pédagogique : comment garantir un enseignement équilibré entre patriotisme, mémoire et esprit critique ?
  • 🔍 Pressions implicites : les élèves subissent-ils une forme d’influence orientée au détriment de leur liberté de penser ?
  • 📈 Recrutement camouflé : certains dénoncent que derrière les activités ludiques et sportives, le dispositif sert de vivier à des futurs militaires.

Ces questions ressortent dans des discours comme celui du Syndicat National des Enseignants du Second Degré (SNES-FSU), qui appelle à une vigilance accrue et à une remise en cause des projets de CDSC (Classes Défense et Sécurité Citoyenne) dans les établissements. Parallèlement, les défenseurs mettent en avant le potentiel d’une meilleure formation citoyenne par la découverte des missions et sacrifices liés à la défense nationale, un facteur de responsabilisation des élèves.

L’immersion dans le monde militaire : une expérience pédagogique innovante pour les jeunes

Au lycée Jules-Ferry, le vécu des élèves dans une classe de défense offre une fenêtre concrète sur ce qu’implique le travail militaire, plus humain que mythifié. Ces demi-journées à la caserne Blanche permettent notamment d’expérimenter des conditions physiques exigeantes, de comprendre la chaîne de commandement et d’intégrer des gestes essentiels dans l’urgence. Par exemple, apprendre le maniement d’une lance à incendie, qui pèse plusieurs kilos, ou assister à l’appel solennel des morts au feu, donnent du poids à la notion d’engagement.

Cet aspect sensoriel et corporel renforce la portée du message pédagogique, bien au-delà des simples cours magistraux. Les enseignants comme Alfred Amiot, passionné d’histoire-géographie et pilote de ce programme depuis trois ans, notent que les élèves montrent souvent un regain d’intérêt et d’estime de soi après ces activités. Le lien établi entre le vécu militaire et les notions d’effort, de discipline, de solidarité et de respect nourrit la formation citoyenne d’une manière inédite.

Voici une liste des bénéfices identifiés pour les élèves participant au dispositif :

  • 🔥 Développement de compétences physiques et sensorielles
  • 🤝 Sensibilisation à l’esprit d’équipe et à la solidarité
  • 📚 Approche vivante de la mémoire historique et du devoir de mémoire
  • 🚑 Acquisition de gestes de premiers secours utiles dans la vie civile
  • 🎯 Découverte de métiers et des réalités du monde professionnel militaire et de la sécurité

En outre, grâce à ces expériences partagées, les liens entre élèves de milieux sociaux différents semblent s’élargir, créant une meilleure cohésion. Cette forme de pédagogie active s’inscrit donc dans une volonté d’éducation globale, même si elle demeure l’objet de débats vigoureux sur ses finalités précises.

Un cadre institutionnel codifié mais évolutif : le protocole interministériel au cœur du dispositif

Depuis le protocole signé en 2016 entre les ministères de la Défense, de l’Éducation nationale et d’autres partenaires, les classes de défense suivent un cadre institutionnel clair. Ce partenariat cherche à encadrer et légitimer l’intégration des actions de sensibilisation dans le cursus scolaire, tout en associant d’autres partenaires comme des associations de mémoire, de sécurité civile ou des organismes de formation professionnelle.

Selon la brochure très complète éditée par la Fédération nationale de la libre pensée (FNLP – janvier 2025), le protocole vise à inscrire ces classes dans une continuité éducative, favorisant à la fois la connaissance des enjeux politiques et militaires, la formation civique et le respect des valeurs républicaines. Toutefois, il concède aussi que le paysage évolue avec les tensions sociales et politiques, ce qui implique que les modalités pédagogiques doivent être régulièrement adaptées.

⚙️ Aspect du dispositif🎯 Objectifs pédagogiques🛠️ Moyens mis en œuvre
Immersion en caserneApproche pratique et sensorielle des métiers militaires et sécuritéVisites, ateliers, exercices physiques, rencontres avec les militaires
Formation civiqueTransmission des valeurs républicaines, mémoire des conflitsConférences, cours, débats en classe, actions mémorielles
Découverte professionnelleOrientation vers les métiers de la défense et de la sécuritéStages, forums, interventions de professionnels
Partenariats multiplesMixité entre acteurs institutionnels, associatifs et militairesConventions, protocoles, projets communs, échanges culturels

Pourtant, malgré ces cadres définis, les tensions demeurent palpables dans les classes et au sein du corps enseignant, en particulier autour de la question du rôle exact que doit jouer l’armée dans le développement citoyen des élèves. Le débat reste ouvert en 2026, entre promotion d’une citoyenneté active par une immersion concrète et vigilance contre un glissement vers un endoctrinement insidieux.

Enjeux et perspectives : les classes de défense au centre des discussions sur la politique scolaire

Face aux critiques, le discours officiel met l’accent sur l’importance de donner aux jeunes une éducation civique renouvelée au travers de la découverte des institutions de défense. Les classes de défense sont présentées comme un levier pour combattre la montée de l’indifférence envers les responsabilités citoyennes, en particulier dans un contexte où la mémoire des conflits historiques peut s’effacer.

De nombreux acteurs soulignent également que ces classes offrent un terrain d’échange entre des générations souvent déconnectées : les militaires, acteurs d’expérience, rencontrent des élèves en quête de repères, de sens et de perspectives professionnelles. Ce dialogue intergénérationnel contribue ainsi à bâtir une formation citoyenne plus pragmatique et équilibrée.

Cependant, ces arguments ne suffisent pas à dissiper toutes les ombres. La tâche demeure de s’assurer que les contenus restent strictement pédagogiques, neutres et respectueux des valeurs fondamentales de la République. L’avenir des classes de défense dépendra en partie des évolutions des politiques scolaires ainsi que de la capacité des acteurs éducatifs à maintenir un contrôle marqué sur la nature des interventions militaires au sein de l’école.

En somme, les classes de défense incarnent une forme contemporaine d’éducation civique qui mêle formation citoyenne et immersion concrète dans les métiers de la défense. Cette dynamique soulève naturellement de nombreuses questions, non seulement sur le contenu éducatif, mais aussi sur la place qui doit être accordée aux armées dans l’espace scolaire, et sur la vigilance requise face à une potentielle militarisation silencieuse de l’institution éducative.

Pour approfondir ces questions, vous pouvez consulter des analyses détaillées sur les classes défense et leur place dans l’école ou sur la plateforme officielle dédiée aux classes de défense et sécurité globales sur Éduscol.

Qu’est-ce qu’une classe de défense ?

Une classe de défense est un dispositif pédagogique qui permet aux collégiens et lycéens de découvrir les métiers et enjeux liés à la défense nationale et la sécurité, via des activités pratiques, des visites et des enseignements spécifiques.

Pourquoi les classes de défense sont-elles controversées ?

Certains syndicats et enseignants dénoncent un potentiel entrisme militaire dans les établissements scolaires, craignant une militarisation de l’enseignement civique et un biais pro-militaire en lieu et place d’un enseignement neutre et critique.

Quels sont les enjeux pédagogiques des classes de défense ?

Les classes visent à sensibiliser les élèves aux valeurs républicaines, à la mémoire historique, à la citoyenneté active et à la découverte des métiers de la défense, en favorisant l’engagement et la cohésion sociale.

Comment sont encadrées les classes de défense ?

Elles sont organisées dans le cadre d’un protocole interministériel signé entre les ministères de l’Éducation nationale, de la Défense et d’autres partenaires, qui fixe un cadre réglementaire et pédagogique précis.

La participation aux classes de défense est-elle obligatoire ?

Non, la participation reste volontaire et adaptée aux établissements qui souhaitent s’inscrire dans ce dispositif, en fonction des projets pédagogiques et partenariats locaux.

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